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Les empreintes de ma jeunesse

Il faut chercher souvent très loin dans son enfance, lorsque se font les premiers pas, les premiers gestes, lorsque sort le premier son, pour comprendre le « moi » que nous sommes aujourd’hui. Rapidement, la personnalité de l’enfant se façonne, les idées se figent, il fera face à la vie avec force à la condition seulement qu’on lui a inculqué les vraies valeurs, que l’éducation donnée par ses parents a été proche de la réalité de la vie, et dans la perspective des obstacles qu’il va devoir franchir.

Le chemin de la vie reste parsemé de pièges en tous genres, car pour évoluer il faut être conscient que certains événements ne sont pas le fruit du hasard, qu’ils se révèlent à vous pour passer un cap, une étape supplémentaire pour poursuivre sur sa voie, une étape importante pour l’évolution de son âme. Sur le fait que cette voie soit toute tracée, les avis sont partagés. Mais je reste convaincu qu’une destinée s’éveille à nous dès lors que ce premier cri sort de notre bouche, un éveil à la vie, un éveil à la mission que nous devons mener sur cette Terre. Il faut arriver à visualiser ce constat émanant de nos autres vies, faire preuve d’une vraie ouverture d’esprit.

Lorsque ma mère se libéra le premier décembre 1961, à trois heures dix du matin, d’un petit bonhomme de cinquante-deux centimètres, qui pesait trois kilogrammes neuf cents, personne ne savait à quelle vie j’allais être destiné, quel chemin de vie j’allais me tracer. Pourtant je naissais déjà d’une autre couleur. Ma mère, venait-elle d’accoucher d’un schtroumpf ? Non ! C’est moi un peu bleuté, j’avoue. Cette couleur venait du cordon ombilical qui s’était enroulé autour de mon cou. Dans le ventre de ma mère, je devais déjà savoir que la vie à l’extérieur serait compliquée, que prendre le risque de naître dans ce monde, c’était déjà du suicide. Comment pouvez-vous croire cela ? Voyons c’est impossible, ce n’est pas dans mon tempérament, mais je sais que vous ne me connaissez pas encore vraiment. En même temps, j’ai eu beaucoup de chance, et je sais aussi pourquoi la couleur bleue est ma couleur préférée, et puis il semblerait qu’une bonne étoile m’accompagne.

J’ouvre les yeux sur la jolie ville de Paray-le-Monial, une bourgade de dix mille habitants se trouvant en Saône et Loire dans cette belle région Bourguignonne. Je suis né le même jour que mon frère aîné, à seulement deux ans et vingt-cinq minutes d’intervalle. Je n’ai même pas réussi à avoir mon propre jour anniversaire. Rien que le fait de le verbaliser réveille en moi l’un de mes vieux démons, qui voyage avec moi d’une vie à l’autre, ma dualité avec le chiffre deux ou le syndrome du deuxième enfant. Un syndrome qui va me poursuivre comme un fil rouge, que je ne pourrai éviter.

Si je faisais déjà la joie de mes parents, celle de mon frère allait être un peu mitigée. Il devait partager le peu de jouets qu’il possédait, ce qui n’était pas gagné. Je restais pourtant persuadé que nous allions partager beaucoup plus que de simples jeux, je voulais juste qu’il soit un grand frère protecteur, après tout, il était mon ainé.

L’éveil au monde n’est pas une chose simple, je me suis fait fort de profiter de toutes ces belles années de jeunesse que j’avais devant moi pour appréhender au mieux les difficultés de ce monde. De mon, je garde très peu de souvenirs. Quelques faits ont quand même marqué ma mémoire, ceux qui ont construit tout doucement ce que je suis aujourd’hui.

Je n’ai jamais réussi à échapper aux rires des autres, à leurs moqueries, tout à mon sujet était motif de dérision, je me sentais constamment dévalorisé, déconsidéré, et comme si cela ne suffisait pas, une timidité maladive m’empêchait de répondre, me clouait dans une fragilité qui ne m’appartenait pas. Au contraire, je ressentais une rage en moi que je n’arrivais pas à exprimer. Cette liberté de rébellion que j’attendais que j’aie voulu qu’on m’inculque n’émergera que beaucoup plus tard. Cela aurait changé ma vie si j’avais pu l’extérioriser plus tôt. Cette rage s’est décuplée quand on a commencé à s’en prendre à mes racines, à mes origines italiennes. Je n’arrivais déjà pas à comprendre ce racisme à mon égard, je ne pensais pas que mon nom serait si difficile à porter.

D’autres images ne cessent de me hanter, elles restent gravées dans ma mémoire, car tout jeune j’ai échappé à la mort à deux reprises. Je me souviendrai toujours de cette DS noire qui a freiné à quelques centimètres de moi. De ma hauteur, je ne voyais que la calandre chromée, où se reflétait mon visage apeuré. Ce jour-là, j’aurais pu rester de mon côté de la route, je ne l’ai pas fait. Mon choix aurait pu me laisser sur le bord de la route à jamais.

Quelques mois plus tard, ma mère m’a retrouvé complètement hagard sur le tapis du salon. Elle a tout fait pour me garder éveillé jusqu’à l’arrivée des secours. La température de mon corps était montée très vite, largement au-delà de 41°, j’étais atteint d’un empoisonnement du sang causé par l’ingestion d’une tablette de chocolat avarié ! Là encore, ma bonne étoile a veillé sur moi.

La mort, la fin de la vie terrestre, est un phénomène qui m’a toujours fait peur. J’essaie souvent d’imaginer le néant qui nous entoure, ou de comprendre pourquoi cette étape obligée nous dépasse, nous effraie. Je m’explique d’autant moins ma propre frayeur que, selon mes propres croyances, notre âme survivrait au-delà des générations pour parcourir son chemin en quête d’évolution. D’une vie à l’autre, elle porte ses karmas, et d’une vie à l’autre elle part à la quête de son « Graal ».

En fait, je crois savoir que tout ce que nous vivons est matière à interprétation, est matière à notre évolution personnelle. Si nous analysons chaque expérience que nous vivons, chaque rencontre que nous faisons, nous avons l’impression de vivre une journée sans fin qui se répète sans cesse, et là aussi j’ai voulu comprendre pourquoi.

Chaque leçon se répète tant qu’elle n’a pas été assimilée.

Un jour, un type m’a serré la gorge avec la laisse de son chien, juste pour me voler quelques billes. J’aurais voulu serrer mon poing et frapper fort. Mais j’avais peur. Cette faiblesse, je l’ai trainée depuis mon plus jeune âge. Avec le temps, elle est devenue une force terrible qui a réveillé le rebelle qui était en moi.

À cette époque j’aurais dû réagir, ne l’ayant pas fait, cette réaction de faiblesse soumise devant la menace s’est répétée tant sentimentalement que professionnellement, sortes de copier-coller inexorables, jusqu’à ce que je comprenne enfin, et que je change alors de fonctionnement.

J’ai puisé, dans cette évidence, la force de combattre, là où les nœuds anciens qui se réveillaient à moi m’emportaient vers des clichés trop fatalistes. Les informations interprétées par mon subconscient se muaient en images me renvoyant vers ma plus tendre jeunesse, et tout a commencé à prendre forme, à s’expliquer, les problématiques ont été identifiées et se sont donc à moitié résolues d’elles-mêmes.
En plus de ces leçons de vie qui doivent être rabâchées avant d’être retenues surviennent des événements un peu particuliers, surprenants, étonnants comme ce qui m’est arrivé dans ce cirque qui venait tous les ans à Paray-le-Monial.

Comme mon frère aîné, j’aimais m’occuper des animaux en général, et d’un éléphant en particulier. Il posait souvent sa trompe sur mon épaule pour me faire comprendre qu’il acceptait ma présence. En échange de notre participation, nous recevions des entrées gratuites. Mais personne ne m’avait dit que les animaux n’appréciaient pas les représentations, les cris du jeune public, le crépitement et les flashs des appareils photo.

J’étais tout à la joie d’aller voir mon nouvel ami et à son retour du spectacle, je me suis posé devant lui, m’attendant à tout sauf à ce rageur coup de trompe qui m’a envoyé voler plusieurs mètres plus loin, au milieu des pattes des zèbres.

Secoué comme un prunier, des étoiles tout autour du crâne comme dans les meilleurs dessins animés, je me suis relevé un peu sonné et beaucoup étonné. Mon frère a pris les choses avec le sourire, je n’étais finalement pas blessé. Mais le patron qui n’avait pas pu me prévenir à temps m’a expliqué combien j’avais eu de la chance, un coup de trompe plus violent m’aurait tué. Encore une situation qui aurait pu m’être fatale et qui trouvait une fin sereine. Le sourire est vite revenu sur mon visage en m’imaginant cette bonne étoile qui continuait son chemin près de moi.

Cause ou conséquence, cette protection a fini par développer en moi des ressentis que je ne me connaissais pas, un nouvel idéalisme, une colère devant l’injustice, et aussi une passion dévorante pour les mots. L’écriture se traduisait par la composition de poèmes, ou de pièces de théâtre que j’aimais jouer avec mes amis lors des fêtes de la Saint-Sylvestre. Mes écrits ne parlaient que d’amour.

L’amour, ma mère nous en donnait beaucoup plus qu’il n’en fallait peut-être, elle avait cette constante volonté de nous faire plaisir. C’était sa nature, elle ne donnait que ce qu’elle avait en elle, son amour profond pour l’humain en général. Mon père plus passif dans la relation familiale était souvent effacé, il parlait peu, travaillait beaucoup et se réfugiait dans un calme apparent dès son retour à la maison, et lui aussi nous aimait énormément.

Je me souviens aussi que même ma peur du noir était prétexte à nourrir mon idéalisme, je m’endormais toujours avec un peu de musique, elle m’entraînait dans les rêves les plus fous. Je rêvais surtout de changer ma vie, de freiner les insultes racistes des gens que je croisais. À cause de mes origines Italiennes, j’entendais toutes sortes d’appellations blessantes que je vivais mal : sale Rital !, Macaroni !
À mon domicile, tout le monde parlait italien, d’où mes difficultés à appréhender la langue française, donc à m’intégrer complètement. Ce n’est que vers quinze ans que les choses ont un peu changé.
C’est aussi à cet âge-là qu’influencé par des copains, je suis devenu, l’espace d’un instant, « un petit bandit ». J’ai volé une bague dans un magasin, pour l’offrir à une chérie. Je courrais vite à l’époque, les filles du magasin n’auraient jamais pu me rattraper si je ne l’avais pas voulu, mais j’ai préféré m’arrêter, pour retrouver le droit chemin. J’ai vu la déception dans le regard de mon père, sa réaction m’a suffi à comprendre mon erreur. Après quelques jours j’ai repris le chemin du collège, mais je ne m’attendais pas à être devenu « une idole » pour certaines filles, cela m’a choqué, je n’appréciais pas cette notoriété acquise à la suite d’une mauvaise action. J’ai alors compris que même si l’honnêteté ne payait pas, si elle n’était pas reconnue à sa juste valeur, elle était essentielle à mon fonctionnement.

Cet épisode, qui n’aurait dû être qu’un fait divers vite oublié, a pourtant influencé une partie de ma jeunesse, et m’a sûrement empêché d’avancer d’un point de vue footballistique. En effet, un vol important de ballons de football a été commis au Club dans lequel je jouais, et du fait de mon passif, même repenti, tout le monde m’a suspecté. À partir de ce moment-là, non seulement je n’ai plus été respecté, mais en plus je n’ai plus eu l’autorisation de participer aux sélections régionales.

C’était une simple erreur de jeunesse. Je n’étais même pas allé jusqu’au bout de mon acte, car j’avais eu conscience de mal faire. Comment accepter cette injustice ? N’avais-je pas droit à l’erreur ? Je criais ces mots dans mon crâne et ils résonnaient sans cesse.

Mon oncle qui dormait dans le même lit que moi, depuis son arrivée d’Italie, a réagi plus violemment que mon propre père. Il ne comprenait pas comment j’avais pu être aussi naïf et influençable. Il pensait très justement à certaines de mes fréquentations, je ne pouvais que lui donner raison, je ne lui en ai pas voulu, il semblait connaître les véritables valeurs, il ne souhaitait pas me voir prendre un autre chemin que celui de l’honnêteté. Il était arrivé en France à l’âge de dix-huit ans, il avait eu le courage de quitter ses racines pour venir retrouver sa sœur. L’appartement était petit, une seule chambre de neuf mètres carrés pour quatre personnes. Les nuits étaient plutôt agitées, entre un jeune frère qui se promenait la nuit sujet à ses crises de somnambulisme, et un frère aîné qui prenait dans ses rêves le mur de la chambre pour celui d’une pissotière. Mais au moins, je n’avais plus peur du noir.

Ce cocon familial je l’ai quitté pour me retrouver en pension complète dans le Lycée Viticole de Mâcon-Davayé. Les premières semaines n’ont pas été faciles à vivre, je prenais cette mise en pension comme une véritable sanction. Finalement, c’est dans cet établissement, en compagnie de mes copains de chambrée que je me suis forgé une vraie personnalité.

Dans ce lycée, comme chez moi, j’attendais patiemment que la nuit tombe pour pouvoir fuir ma réalité, pour partir dans mes rêves d’une vie meilleure. Depuis ma plus tendre enfance, le rêve a toujours fait partie de ma vie. Je n’aimais pas ma réalité. J’ai toujours aspiré à être quelqu’un de reconnu, comme un athlète de haut niveau. J’ai rêvé de monter sur une scène et d’entendre rire le public. J’ai rêvé de chanter un soir entier devant des milliers de personnes. Rêves d’avenir. Mais plutôt que de vouloir vivre mes rêves, n’aurait-il pas fallu vivre ma vie ?

Ma jeunesse a été riche en amitié, riche en amour, en passion comme le sport que j’aimais pratiquer : le Football. Juste un fil rouge, une bulle dans laquelle je trouvais une parfaite plénitude, le goût de l’effort, l’esprit d’équipe, la volonté de me dépasser, d’atteindre mes objectifs. Une autre passion m’animait également : le chant. À onze ans, j’ai gagné mon premier concours de chant sur un titre de Joe Dassin, l’Amérique. Et pour la première fois, j’ai vu le regard intéressé d’une fille se poser sur moi.

Il y avait une compagnie de majorettes, parmi elles se trouvait Marie-Christine, une jeune fille très belle, avec de petites fossettes sur les joues. Elle avait craqué sur moi, et c’était réciproque. Pendant de longs mois, mes parents m’accompagneront partout où elle allait en représentation. C’était touchant de nous voir ensemble, sans jamais se prendre la main, ni même se faire un petit bisou. Cela amusait beaucoup nos parents.

D’ailleurs pendant plusieurs années nous nous sommes cherchés, de l’adolescence, avec les premiers frissons amoureux, jusqu’à l’âge adulte. Elle venait vers moi, je disais non, je souhaitais être avec elle, elle refusait. Nous n’avons jamais réussi à nous trouver, jusqu’au jour où, pour elle, c’était enfin clair. Elle voulait vraiment avancer avec moi, son regard avait changé. Pour me le prouver, elle m’a demandé de porter sa gourmette, un cadeau de sa grand-mère dont elle ne voulait jamais se séparer, et de réfléchir également à une aventure sérieuse avec elle.

Mais je me souviens encore du jour où je suis rentré d’un stage assez long. À l’époque, il n’y avait pas de téléphones portables, donc aucun moyen de pouvoir se joindre. Je n’ai su que devant le fait accompli qu’elle avait profité de cette absence pour rencontrer un autre homme, alors que je passais mon temps à penser à elle et à nos retrouvailles. À mon retour, mon envie trop forte de la revoir m’a poussé dans le bar où l’on aimait se retrouver. C’était aussi le lieu où se retrouvaient tous les joueurs de Football de la ville. Je ne pouvais pas louper sa beauté en entrant, mais elle n’était pas seule, elle était assise près de lui, et ils se tenaient la main. Le monde venait de s’effondrer une nouvelle fois, mon cœur à la limite de lâcher se devait de rester digne.

En dépit du choc, je me suis avancé vers eux pour la saluer, j’ai bien senti son malaise. Son ami était devenu livide en me voyant, elle lui avait donc parlé de nous. Je lui ai demandé de lever la tête, et de me saluer, histoire de bien voir son regard. Après tout, elle était la seule fautive. Elle était devenue vraiment très jolie, élancée, brune aux yeux verts. Ces petites fossettes, sur ses joues, faisaient son charme. L’homme qui l’accompagnait s’accordait si bien à sa beauté, blond les cheveux longs, très tendance. Je continuais inlassablement à m’enfoncer moi-même en me dévalorisant.

Mais j’espérais qu’il n’était qu’une passade, une aventure sans lendemain. Non, finalement elle ne ressentait rien pour lui et continuait à penser à moi, voire même à penser à nous, à s’imaginer une vie à deux, que nous pourrions enfin nous trouver et conjuguer nos deux chemins pour n’en faire qu’un seul. Elle est revenue vers moi comme attirée par un aimant, comme s’il lui était devenu évident que nous aurions dû être ensemble. Était-ce le souvenir d’un passé antérieur ?

Difficile de comprendre les raisons de cet essai manqué. Je suis passé rapidement chez elle pour lui expliquer ma décision de tout arrêter, je n’avais plus confiance en elle, et sans cette confiance je savais que je ne pourrais pas avancer, que notre relation était vouée à l’échec. Plus confiance en elle ou un vrai manque de confiance en moi ? Elle ne pouvait pas empêcher les larmes de couler de ses beaux yeux verts. Elle est restée sans rien dire, à m’écouter, sachant que cette fois, il n’y aurait pas d’alternatives. Elle a pris ma main dans la sienne comme pour me supplier de changer d’avis me disant combien elle tenait à moi. Je n’ai pas réussi à lui pardonner, c’était impossible.

Le fait est que je ne pouvais pas envisager d’avenir avec cette épée de Damoclès au-dessus de la tête avec cette peur de la voir me tromper de nouveau. D’où me venait cette peur tenace d’être trompé, lâché, ou laissé seul ? Ma première histoire d’Amour a sûrement conditionné une partie de ma vie. Je venais aussi de découvrir une autre de mes problématiques : cet esprit de contradiction qui fait que je ne peux pas aimer une femme qui m’aime et me pousse à aimer celle qui ne m’aime pas. Pourquoi ? Encore une fois, j’allais devoir trouver une réponse à cette interrogation.

L’amour, pour moi, c’est ce havre de paix que je recherche depuis toujours, une communion secrète entre deux êtres, le plaisir d’une complicité de tous les instants. Sans Amour, je n’existe pas, je devais apprendre de toutes mes relations pour évoluer sereinement, dans l’attente de mon âme sœur. « Âme sœur », que signifient vraiment ces mots ? Une âme voyagerait inlassablement d’une vie à l’autre pour retrouver son double, son autre moitié. Elle donnerait ainsi une dimension spatio-temporelle à l’Amour qui se chercherait au-delà de la vie terrestre. Mais qui peut avoir l’esprit suffisamment ouvert pour assimiler ce genre de révélation sur une éventuelle vie antérieure ? Qui croit en cela ? Mais aussi qui n’a pas eu la sensation de déjà vu, déjà vécu, à ces souvenirs issus d’une autre mémoire ?

Croire en son âme sœur c’est prendre conscience d’un autre monde, d’une autre vie, d’une destinée qui a été au préalable choisie pour nous. Tout homme se doit d’être patient, d’observer son chemin à la recherche des signes qui lui indiqueront les étapes à franchir avant de la rencontrer. Cette patience, mère de sûreté, aiguise ses sens, affine sa réflexion, mûrit ses décisions et ses choix. Mais bien plus qu’une âme sœur, moi, je cherche ma Muse.

En attendant de la croiser, je me suis consolé avec mes deux passions : le sport et la chanson. Même si mes talents sportifs étaient méprisés à la suite de l’épisode de la bague volée, j’ai continué à espérer et à m’investir dans le football, et c’est le chant qui m’a permis de m’évader totalement.

À l’époque, je chantais dans trois groupes. Je ne me sentais pas artiste dans l’âme, mais j’avais une voix qui plaisait, et l’émotion se lisait dans mon regard. Don que je devais sans doute au charme de mes origines Italiennes et plus particulièrement à ma mère qui chantait elle aussi, même si ce n’était que sous la douche. Personne ne m’a aidé à persévérer dans ce domaine, personne ne m’a montré le chemin à suivre, je n’ai eu aucune indication, pas le moindre indice. J’ai cru longtemps que ma destinée était de chanter, mais j’ai malheureusement déchanté.

Je rêvais de sortir la maquette d’un disque, mais la réalité s’est trouvée si loin de l’image que je m’en faisais, que de cet infime espoir, ne subsiste aujourd’hui qu’un brin d’amertume. Il me restait tout de même le goût du plaisir engendré dans l’oreille attentive du public, lorsque ma voix touchait leurs âmes. Les chansons douces effleuraient mes émotions, j’ai découvert doucement mon attirance pour le romantisme. Ce mot rimait définitivement pour moi avec Amour, même si être romantique n’est qu’une vision de l’esprit.

L’amour se conjuguait au présent avec Dominique. Tiens ! Je sens un moment d’hésitation en vous. Rassurez-vous c’est bien un prénom féminin ! Êtes-vous soulagé ? Moi aussi, mais je reste persuadé, que si cela avait été le contraire, vous auriez été d’une grande tolérance.

J’adorais l’embrasser, ses baisers avaient un goût de fraise, on passait de longues, très longues minutes, nos bouches collées l’une à l’autre, comme pour souder notre Amour. J’étais à chaque fois plus impatient de la revoir, tellement triste de la quitter.

Les senteurs de l’été, la joie partagée d’être entre amis, l’organisation d’un feu de camp chez l’un d’eux à la tombée de la nuit, une soirée banale rendue si belle grâce à sa présence. Très loin de toutes prises de courant, il ne restait que ma voix pour animer la soirée. J’étais caché sous une table et je chantais un air d’Umberto Tozzi un chanteur très connu en Italie, quand elle est arrivée avec son amie Christine. J’ai stoppé net ma chanson, et en sortant j’ai été percé par son regard et sa beauté. Il avait scellé le début de notre relation. Je savais déjà combien elle serait importante à mes yeux.

Elle avait tout juste seize ans, nos sentiments ont très vite évolué. À la fin de l’année scolaire, après l’obtention de mon baccalauréat, j’ai arrêté mes études, car mes parents ne pouvaient plus les financer, et j’ai quitté le sol français afin de répondre à mes obligations militaires. Nous voulions nous fiancer à mon retour. J’avais hâte de vivre ce moment-là, j’étais toujours si impatient, l’adrénaline était nécessaire à mon fonctionnement. Mais depuis quelques mois naissaient en moi des sentiments que je ne comprenais pas, et qui ressemblaient étrangement à de la jalousie tenace, voire de la possessivité. Je n’ai eu aucun mal à identifier ce trait de ma personnalité qui remontait à la surface.

Une personne mal intentionnée m’avait parlé d’elle en m’expliquant qu’elle voyait quelqu’un d’autre. Sans vouloir croire à ce qu’on m’avait dit, le doute avait tout de même fini par s’installer. Je ne me suis pas rendu compte qu’elle avait souffert de mes réactions, j’en étais pourtant arrivé au point qu’elle ne pouvait plus regarder personne dans les yeux sans avoir une remarque de ma part.

Je garderai toute ma vie le souvenir du jour de mes vingt ans : après une dernière étreinte et un dernier baiser sur le quai de la gare, j’ai pris le train pour la ville de Pforzheim en Allemagne. Dominique m’a renvoyé un magnifique sourire pour ne pas me montrer sa peine ni ses larmes. Je n’ai pas cessé de penser à elle pendant tout le trajet, tout l’Amour que j’avais pour elle se noyait en moi, mais aussi une drôle d’impression, l’intuition que je ne la retrouverai plus à mon retour, me travaillait.

Le train a quitté Paray-le-Monial, avec un arrêt important à Strasbourg avant de rejoindre la ville de Pforzheim. Cette magnifique ville appelée la « Ville du diamant » se trouvait à quelques kilomètres de Stuttgart, en pleine forêt noire.

Les haut-parleurs annonçaient une arrivée en gare et pour moi un éloignement de douze mois, une bonne blague en fait, pendant que mes pensées volaient toujours vers la femme que j’aimais. Les routes étaient enneigées, et le chauffeur du Berliet s’arrêtait seulement pour laisser de jeunes Allemands nous envoyer des boules de neige. Notre arrivée à la caserne a été saluée par des sifflets, des huées. Les « bleus » venaient d’entrer dans l’arène, et moi je n’étais pas vraiment rassuré.

Les journées à l’armée étaient compliquées, il faisait un froid de canard en plus. En me rendant à l’ordinaire, l’endroit où se réunissent tous les appelés du régiment pour déjeuner et dîner, j’ai croisé l’un d’entre eux qui ressemblaient étrangement à une connaissance. Lui m’avait reconnu, nous étions voisins à Paray-le-Monial. Quelle joie de pouvoir me raccrocher ainsi à mon enfance ! L’armée a forgé notre complicité alors qu’on se parlait à peine dans notre village. Une forte amitié naissait entre Jean-Luc et moi. Nous nous sommes aussi trouvé beaucoup de points communs, en particulier un projet qui concernait la musique : une envie profonde de créer notre discothèque.

Les semaines passaient doucement dans ce nouvel environnement et mes pensées s’envolaient toujours vers Dominique dont je n’avais plus vraiment de nouvelles, dans sa dernière lettre elle m’avait en effet notifié notre rupture. Mon ressenti s’était avéré exact malheureusement. On ne se voyait plus beaucoup quand je rentrais, le reste du temps sa meilleure amie l’entraînant dans des soirées où il était facile de rencontrer d’autres hommes, même mon père l’avait croisée aux bras d’un autre.

Pendant six longs mois, il m’est souvent arrivé de craquer dans ma solitude, enfermé dans mes pensées. Dominique était passée à autre chose et moi je devais endurer mon service militaire et cette nouvelle déception. Pourtant ça ne m’a pas empêché de vivre un coup de foudre, dont mon ami a été le témoin subjugué.

Le peloton d’élite dans lequel j’avais eu la chance d’être sélectionné préparait un challenge international. L’activité était tellement intense physiquement que notre coach nous donnait régulièrement quelques jours de repos. Jean-Luc et moi en profitions souvent pour rentrer ensemble en France. Nous étions sur le départ pour une permission bien méritée. Sur le quai, mon regard avait été attiré par une jeune Allemande qui portait un enfant dans ses bras. Sa sensualité m’avait touché.

Le train dans lequel elle se trouvait quitta le quai de gare. Pour moi, c’était encore un regard échangé qui allait se perdre dans la nature, mais j’avais gardé cette image qui a créé une certaine émotion en moi. Le visage de cette femme m’avait hanté pendant tout le trajet, même mon ami m’avait trouvé légèrement ailleurs. Rien ne me destinait à la revoir. Pourtant quelques jours plus tard dans une boîte de nuit, c’est sur elle que mon regard se posait de nouveau. Elle était là juste devant moi, je ne voyais plus qu’elle, et ce magnifique sourire qu’elle arborait en s’approchant de moi.

Je n’en revenais pas, elle m’avait remarqué sur le quai, la barrière de la langue m’inquiétait un peu et je repensais à ce cours de laboratoire intensif au lycée qui m’aurait permis de pouvoir lui parler normalement, si au lieu de faire l’imbécile j’avais écouté et étudié, ça m’aurait vraiment aidé ce jour-là. Cette fille est arrivée dans ma vie comme une apparition. Elle s’appelait Eileen. Elle rêvait de vivre la même histoire d’amour que sa mère qui avait rencontré son père alors qu’il effectuait son service militaire dans ce même pays. Ce que je ressentais pour elle commençait à prendre une dimension qui me dépassait. Je m’attachais tellement vite, si vite que j’exprimais ma passion déraisonnablement. Mais comment ne pas l’exprimer quand chaque moment passé avec elle me faisait tout oublier ? Quelques semaines plus tard, nous ne pouvions plus nous passer l’un de l’autre. Il me tardait à chaque fois de la revoir.

Je venais tout juste de quitter mon peloton d’élite pour intégrer un peloton du 3e régiment de Hussards, où malheureusement les anciens membres du peloton Boeseläger n’étaient pas vraiment les bienvenus. L’un de mes gradés allait me jouer un bien mauvais tour.

Un matin, j’ai retrouvé une pièce importante de mon armement détériorée, un coup de couteau avait lacéré la partie métallique de mon masque à gaz. Il n’y avait aucun doute sur le côté volontaire de cette action. À l’armée, l’armement est plus important que l’homme lui-même, le détériorer était passible d’emprisonnement. Faute de pouvoir me défendre, je me suis retrouvé avec une peine de prison de dix jours.

Je ne pouvais pas la prévenir, seul un de mes collègues qui fréquentait la sœur d’Eileen, aurait pu le faire. Il n’avait pas trouvé opportun de se donner cette peine, et à ma sortie de prison, Eileen n’avait pas cru le moindre mot de mon histoire. Je ne désespérais pas, il me restait la solution d’envoyer, comme je l’avais déjà fait, un courrier à son professeur de Français. La lettre est restée sans réponse. Eileen a décidé de rompre avec moi sans même vouloir me parler, sans même me laisser le soin de m’expliquer. Je préfère ne pas exprimer ma colère, et cette injustice qui me renvoyait dans mes vingt-deux.
Cette histoire m’a rendu particulièrement malheureux, Eileen me manquait, elle m’avait permis d’oublier Dominique et je devais faire de même pour elle. Jean-Luc avait compris mon désarroi, il était là pour me soutenir, et bien heureusement la libération approchait.

Cette rencontre improbable faisait étrangement écho à ma rencontre avec Annick. C’était la fille du directeur d’un lycée à Bourbon Lancy en Saône et Loire. Pareillement à la jeune Allemande, il avait suffi d’un simple regard. Je croyais cette femme hors de portée, elle dansait un slow avec un autre homme alors que mon regard la cherchait. Nos regards avaient fini par se trouver vraiment. J’imaginais déjà dans ma tête le film que j’aurais aimé vivre avec elle. Mais ma timidité m’empêchait une nouvelle fois de faire le premier pas, je suis resté sur ma faim, pestant contre moi-même et mon manque de confiance.

Le lendemain, j’ai décidé de revenir dans cette même boîte de nuit, au fond de moi vibrait une étrange sensation, je devais revenir dans cet endroit. Je ne m’attendais pas à la revoir si vite, mais elle était là, face à l’entrée. Je n’ai plus eu aucun doute en voyant son sourire, elle m’avait reconnu et m’attendait. C’était comme avec ma jolie princesse allemande, et quelques minutes plus tard, j’ai pu poser un baiser sur ses lèvres. Elle m’avait chuchoté à l’oreille qu’elle avait passé la nuit à penser à moi, et que son cœur s’était mis à chavirer en me revoyant. Je revois son visage, cette longue chevelure, ce fabuleux regard, tout ce qui me plaisait chez une femme finalement.

Pourtant un petit diablotin s’agitait de nouveau dans mon esprit, elle était amoureuse de moi, j’étais jeune, un peu fou, je voulais vivre pleinement, et bêtement j’ai fait l’erreur de ma vie, je le regrette vraiment. Alors qu’elle me prouvait régulièrement la profondeur de ses sentiments, je n’ai pas pu m’empêcher de vivre une relation avec une autre femme qu’un ami m’avait présentée. Elle ne m’avait rien apporté, juste le fun qu’un homme recherche, du sexe et rien d’autre.

Annick était vierge, je ne voulais pas la forcer à faire l’amour avec moi, j’aurais voulu prendre le temps dont elle avait besoin, mais à l’époque le manque me montait vite au cerveau. J’étais vraiment un mec banal. Ne voyant que le plaisir de l’instant, je n’ai pas pris conscience du mal que je lui faisais. Ce n’est qu’après que je me suis senti vraiment honteux d’avoir été comme beaucoup d’hommes qui ne se posent pas la moindre question, qui agissent sans penser aux conséquences.

Quelques années plus tard, je l’ai brièvement revue, et je me suis rendu compte qu’elle portait toujours mon signe zodiacal autour de son cou. Je voudrais tellement la revoir aujourd’hui pour qu’elle accepte mon pardon. Son prénom reste gravé à jamais dans mon cœur, elle restera à jamais dans ma mémoire avec cet infime espoir qu’elle puisse lire ces mots pour comprendre, et daigner accepter mes excuses. Même si cela ne justifie en rien ma conduite, elle était arrivée juste un peu trop tôt dans ma vie. « J’aurais pu vivre une si belle histoire. »

Ces derniers mots je vais les répéter souvent, preuve que rien n’a été compris, ni même appréhendée pendant longtemps. Ces deux histoires me laissent penser qu’elles n’ont pas été que de simples coïncidences, ce copier-coller ne me laisse pas indifférent, il faut juste en tirer la bonne analyse. Systématiquement, un grain de sable vient se mettre dans l’engrenage pour mettre à mal mes moindres souhaits ou ce qui pourrait être bien pour moi.

Je sors peu à peu de mes songes pour retrouver la réalité de ma caserne au moment où mon régiment ouvre ses portes. J’ai passé l’après-midi avec mon ami qui pilotait un VAB, véhicule à l’avant blindé, nous transportions de jeunes Allemands qui voulaient vivre quelques émotions fortes à l’arrière du véhicule. Secoué comme un prunier, sur le chemin cahoteux qu’il avait emprunté, je me suis replongé dans mes pensées pour comprendre le sens de ma vie. Il m’arrivait d’esquisser un sourire, car une image pleine d’énergie positive venait de me traverser. Ici ou ailleurs, je ne comprenais pas toujours pourquoi j’avais besoin de vivre dans le passé, de vivre aussi comme dans un rêve, je savais juste que la découverte de mon chemin de vie ne se ferait pas sans mal.

En fait, je cherchais au milieu de mes mots un peu de compréhension, car s’ils véhiculent mes idées, et m’apportent un semblant de vérité, ils sont seulement le fruit de ma réflexion et de ma vision du monde. Dans chacun de ces mots, il y a des moments de doute, des moments de rire, d’intenses émotions, de tristesses et de peines aussi, car la vie s’enroule inexorablement sur le tapis du temps.
La quille approchait à grands pas, mais avant mon retour en France, il me fallait vivre encore quelques moments d’incompréhension dans ce régiment qui nous envoyait en manœuvres à Stäten, une ville très froide du nord de l’Allemagne. Nous partions « à la Petite Guerre » pour continuer à générer de mauvais souvenirs aux Allemands qui nous voyaient passer avec notre armement. Pourtant en arrivant à notre campement, nous avions trouvé l’endroit magnifique, et le soleil était de la partie. Avec Jean-Luc, nous partagions la même tente. C’est le dernier soir avant notre retour qu’un épisode plutôt drôle allait pimenter la fin de notre séjour.

Ce soir-là, nous avions planté notre tente tout près d’un chêne, sans nous rendre compte qu’une énorme racine affleurait à cet endroit. Toute la nuit, je l’ai sentie s’enfoncer dans mon arrière-train ! J’ai pesté haut et fort, incapable de changer de position, la tente étant trop petite. Plus d’un collègue du régiment, à notre réveil le lendemain, n’avait pas vraiment compris ce qui s’était passé, et devant les regards interrogateurs et moqueurs je me suis senti obligé de lever toute ambiguïté en expliquant les raisons de mes cris nocturnes. Cet épisode a eu l’avantage d’amuser tout le monde au moment où nous nous engagions dans la dernière ligne droite de ces manœuvres longues et harassantes.

Comparés à la vie trépidante de mon ancien peloton où chaque journée était physiquement intense, ces exercices étaient d’un ennui mortel. Les efforts demandés chez les Boeseläger étaient si importants que nous ne pouvions pas nous contenter d’une ration ordinaire. Ils étaient violents physiquement, et nous amenaient souvent au-delà de nos limites. Mais le groupe faisait corps.

Dans mon nouveau peloton, il n’y avait pas cet esprit d’équipe, ni l’envie et la volonté profonde de réussir. Non, là je ne voyais que jalousie et hypocrisie. L’équipe Boeseläger s’était soudée autour d’un seul objectif : faire bonne figure lors du challenge international des régiments de reconnaissance. Mon régiment avait organisé des sélections. Deux épreuves physiques, le test Cooper et la natation permettraient aux meilleurs d’intégrer le peloton d’élite. Quinze privilégiés sur trois milles appelés, et j’avais fait ce qu’il fallait pour être parmi eux. En marge des habitudes réglementaires d’une caserne, j’avais troqué le treillis pour le survêtement.

C’était le début de six mois d’entraînement intensif, pour finir par retrouver un autre de mes vieux démons, cette faiblesse mentale, qui ne m’autorisait pas à participer aux événements importants. Je savais notre mission délicate, se battre contre des rangers américains ou les troupes alpines italiennes qui sont des soldats très entraînés, ne serait pas chose facile.

J’ai largement dépassé mes limites physiques, mais le mental n’a pas suivi. Le staff technique avait prévu une escapade en Tchécoslovaquie pour une mise au vert avant le challenge. À la fin du stage, il devait retenir seulement douze d’entre nous, dont les six titulaires pour les quinze épreuves. L’engagement était total, une épreuve de descente en rappel en pleine nuit allait m’être fatale. Une mauvaise réception avec des chaussures non adaptées a provoqué une inflammation du tendon d’Achille.

Je pestais contre moi une nouvelle fois, car j’étais à la porte des titulaires indiscutables, mon coach et le staff ont cherché à me soigner rapidement. Ils ont même fait confectionner des chaussures plus légères, découpées vers l’arrière pour éviter tout frottement. J’avais deux semaines devant moi afin d’être prêt pour les épreuves les plus éprouvantes, le cross, trois kilomètres en Forêt-Noire avec treillis et armement sur le dos, et la marche de nuit et ses redoutables dix épreuves. J’avais aussi appris par cœur tout l’armement de l’OTAN, en vain.

Malgré tous mes efforts, mon coach a décidé de ne pas me retenir parmi les titulaires, même si je restais dans le groupe pour remplacer l’un d’eux au pied levé. J’ai vécu là une nouvelle déception, qui n’était pas sans me rappeler un match de Coupe de France de football, où là aussi j’avais donné le meilleur de moi-même pour être titulaire. Le mardi soir, à quelques minutes de la fin de notre entraînement, j’ai ressenti une forte douleur au mollet. Souffrant d’une légère contracture, j’avais pensé qu’un traitement efficace pendant deux jours me permettrait de retrouver ma place. Mais lors de la préparation d’avant match, il s’est avéré que je n’avais pas la pleine possession de mes moyens. Comme si tout avait été fait pour je ne réussisse jamais à montrer toutes mes capacités, le meilleur de moi-même.

Le match s’est fait sans moi, le challenge à l’armée s’est fait sans moi, mais les résultats exceptionnels de l’équipe m’ont redonné du baume au cœur. Des résultats récompensés par le respect des autres équipes, et le titre honorifique de Lieutenant de réserve pour chacun d’entre nous. Une belle aventure finalement, au-delà des limites physiques humaines, loin de toute médiatisation, dans un esprit essentiellement sportif.

Plus que le respect gagné, c’était notre abnégation, notre acharnement à défendre nos couleurs, notre drapeau, qui était à souligner. De cette aventure, une équipe était née, solidaire, vouée à un seul objectif, grandie d’une amitié forte et sincère. Mais une équipe que l’armée allait oublier.

Seulement là, j’étais en manœuvre, loin déjà de nos entraînements intensifs. De retour j’avais repris une vie normale dans mon peloton d’origine, avec un peu de nostalgie. Le temps de passer mon permis de conduire, de rendre mon paquetage, un dernier passage sur le quai de la Gare de Pforzheim, de me souvenir des moments passés, d’une fille que je garderai dans mon cœur, et me voilà de retour à Paray-le-Monial, dans la vie active.

L’armée est un moteur d’amitié qui ne se grippe jamais, dans l’adversité d’un monde militaire que les jeunes ne comprennent pas, l’humain trouve une force solidaire pour enrayer l’ennui, relativiser l’égocentrisme de leurs supérieurs, et faire abstraction de la distance qui les sépare de leur famille. L’année passée loin de tout a créé une fissure morale, mais en descendant sur le quai de la gare de Paray-le-Monial, au-delà du sourire irradiant de mon visage, je me suis reconnecté avec le quotidien ordinaire, loin des balles réelles, loin de la suffisance, mais aussi loin d’Eileen malheureusement.

Je n’oublierai jamais les moments passés à l’armée où j’ai forgé la plus belle des amitiés, où se sont façonnées de vraies valeurs humaines, où j’ai gagné en maturité, et en confiance en mes possibilités. Il me fallait ce retour à la vraie vie, avec un meilleur discernement concernant mes valeurs physiques et morales. Certains pensent avoir perdu une année de leur vie à l’armée, je ne pourrai jamais dire cela, car les moments intenses vécus avec des hommes de différents horizons, qui avaient pour objectif finalement de porter haut les couleurs de notre nation, ont éliminé en moi des doutes profonds installés depuis ma plus tendre enfance.

Rien ne sera plus pareil après ces longs mois passés à repousser mes limites, pour une satisfaction qui ne restera qu’intérieure. Personne n’entendra jamais parler de nos exploits face à des troupes très entraînées, dans les épreuves les plus dures. De cette période, je garde une fourragère grise de tireur d’élite gagnée en Allemagne, mais qui n’est pas valable en France, mais aussi une belle amitié qui va grandir. J’avais l’impression d’avoir enfin fait quelque chose de ma jeune vie.

Dès mon retour, l’un de nos projets allait germer très vite. Avec Jean-Luc, nous avons en effet pris la décision de créer notre discothèque mobile. La sono « Le Strombo » allait être baptisée lors de notre première soirée à l’Hôpital le Mercier, une commune proche de Paray-le-Monial. J’allais renouer ce soir-là avec des désirs enfouis depuis longtemps, car Dominique, qui s’était séparée de moi pendant mon service, tentait une nouvelle approche. Elle me voyait changé, différent. Elle était toujours attirée par moi, car elle n’avait jamais cessé de penser à moi. Elle avait fait ses propres erreurs de jeunesse, influencée aussi par une amie. Elle ne voulait pas laisser la moindre place à une autre femme près de moi. Pendant la soirée, elle me suivait du regard, elle avait même profité d’une de mes pauses à l’extérieur de la salle, pour me rejoindre.

En quelques minutes j’ai compris pour quelles raisons elle m’avait quitté, à cause de qui surtout. Elle n’avait pas changé, elle était encore plus jolie, j’adorais son visage, son sourire, ce regard qui m’avaient « envoûté » lors de notre première rencontre. Mon cœur chavirait de nouveau, au moment où ses lèvres se posaient délicatement sur les miennes.

Il me suffisait de lui pardonner, de reprendre confiance en elle, en nous. Mais voilà c’était plus fort que moi, toutes les images de notre séparation submergeaient mon esprit, et m’obligeaient à la repousser. Pourquoi fonctionner comme cela ? Je ne l’avais peut-être pas encore compris.

J’ai posé un dernier regard sur elle, et j’ai repris ma vie. Je sais combien elle a été importante à mes yeux, et également qu’elle me gardera dans son cœur. Cette histoire aurait pu être celle de ma vie, je l’ai refusée. Ce n’était pas la première fois, et elle ne sera sûrement pas la dernière. De toute façon, tant que je n’aurai pas saisi le sens de ces relations, rien ne me permettra de progresser sentimentalement. J’avais besoin de me remettre complètement en question pour régler une problématique liée à mon enfance, et seule une thérapie pourrait m’apporter des réponses.

Mais à cette époque, j’étais persuadé que je ne devais pas regarder derrière moi, avancer était le plus sûr moyen de ne rien regretter, même si mes pensées revenaient souvent sur des histoires vécues, pour mieux construire les histoires à venir. Je crois sincèrement que les choses se font quand elles doivent se faire, si mes ressentis m’ont obligé à la repousser, il y avait une raison, que je devais aussi identifier. C’est le poids du passé qui m’a accompagné dans ma décision. C’est le passé qui m’entraîne sur un chemin pavé d’embûches.

Celui-ci était pourtant parsemé d’indices, les souffrances, les incompréhensions qui le jalonnaient, étaient autant de preuves résultant de mes erreurs passées, dont je devais tirer l’essence même de ma résurrection.

Plus je m’égarais, et plus l’image que j’avais de moi devenait floue. Le brouillard s’installait dans ma vie comme un voile épais sur mon avenir. J’ai décidé de ne pas reprendre mes études, de travailler dans l’entreprise de nettoyage de mon frère en attendant mieux, de reprendre le football pour me vider l’esprit. J’avais une folle envie de vivre pleinement ma jeunesse, de m’éclater avec mes amis, de vivre cette passion nouvelle pour la sono mobile. Cela me suffisait amplement pour exister. J’étais aussi comme un chien fou aux limites abolies, passant d’une jeune femme à l’autre sans comprendre vraiment pourquoi, pourtant toujours attaché aux valeurs inculquées par mes parents.

J’avais vraiment besoin d’aimer et je voulais que l’amour prenne une place importante et essentielle dans ma vie. Il vibrait toujours en moi un désir intense d’être aimé, et d’aimer en retour sans limites, un désir intense de voir venir près de moi celle que j’attendais déjà depuis des lustres. J’espérais la rencontre qui m’emporterait, me déstabiliserait, me ferait vibrer, qui me permettrait de communier par la force des sentiments.

Dans l’insouciance de sa jeunesse, on oublie que les premières années nous construisent à jamais. Chaque situation rencontrée, chaque essai raté, travaille notre inconscient, créent un schéma, et comme un éternel copier-coller on finit par attirer uniquement les situations qui correspondent à la problématique concernée. Des nœuds jaillissent de notre passé profond, que notre lecteur interne et inconscient projette en boucle dans notre vie, provoquant des difficultés d’ordre émotionnel de toute sorte.

C’est comme se chercher sans cesse, avec une multitude de choix à faire, avec tant de questions qu’elles font palpiter l’esprit plus vite que le cœur. C’est comme vivre la même page d’un livre, une écriture sans fin qui renvoie chaque fois aux mêmes mots. À l’essai raté suivait un autre essai raté, chaque femme rencontrée ressemblait étrangement à la dernière personne aimée. Amertume ou regret, je ne savais plus faire la différence et je me sentais toujours insatisfait.

Les premières femmes de ma vie avaient enlevé le « i » d’aimer pour n’en laisser que l’« amer ». Il aurait suffi d’ôter le « r » et c’est mon « âme » qu’elles auraient pu révéler.
De mes « années tendresse », je retiendrai simplement que je n’ai jamais pu finir ce que j’ai pu entreprendre. La maquette du disque n’a jamais vu le jour, impossible à réaliser financièrement, la première ébauche d’un livre déchirée à la quarantième page faute d’inspiration, le football arrêté net par une blessure et par toute cette suspicion tenace à mon sujet, quel que soit le potentiel que j’aie pu démontrer.

Je garde au fond de moi mes vieux démons, le syndrome du deuxième enfant, la frustration causée par cet amour inconditionnel dont faisaient preuve mes parents et que je ne retrouvais pas chez mes petites amies, cette jalousie possessive, une part infime de ma personnalité, mais tellement déstabilisante. À l’orée de mes vingt-trois ans, mon esprit embrumé touchant à peine une maturité naissante voyait un changement important s’opérer. Mes « erreurs » de jeunesse allaient me permettre de faire un pas-de-géant dans ma vie. Je ressentais un réel besoin de lâcher prise, une envie profonde d’arrêter de jouer avec les sentiments, et d’aimer enfin, vraiment.

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