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Les ombres du passé

L’esprit de Sam était submergé par des vagues d’émotions plus perturbantes les unes que les autres. D’une part, il avait à lutter contre les tourments de sa vie sentimentale, toujours bouleversé par la trahison de Julie, d’autre part, il avait à faire face à la peur et à l’accablement que la maladie de son père provoquait en lui.

Aucun médecin n’avait décelé ce qui ressemblait à un cancer avant qu’il n’ait pris trop d’ampleur. Cet homme fort, bon et honnête n’était plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. La maladie, pernicieuse, avait gagné du terrain, lui avait fait perdre du poids, trop de poids l’avait tellement affaibli en se propageant que la médecine avait peu d’espoir de le sauver.

La mère de Sam était totalement désemparée, elle sentait approcher le moment où elle perdrait l’homme qui avait été le compagnon de toute sa vie. Personne n’avait envisagé la dimension de l’amour qui les liait tous les deux. Sam ne s’en était rendu compte que lorsque son père, attendant l’ambulance, épuisé par sa souffrance et sans doute résigné, avait posé la tête sur l’épaule de sa mère. Il avait reconnu là un geste tendre et confiant, un amour vrai qui n’avait pas besoin de mots pour exprimer ses regrets, sa peur et la profondeur de ses sentiments. Son père s’inquiétait autant pour sa femme que pour lui-même, conscient sans doute de la route qui l’attendait, désolé de laisser celle qu’il aimait gérer une situation qui les faisait souffrir tous les deux.

Cette image de ses parents amoureux remplissait le cœur de Sam de joie et d’amertume en même temps. Elle était la preuve que ce qu’il désirait existait, mais en même temps, lui rappelait qu’il avait cru le trouver et avait été trahi. Comme si elle avait senti sa faiblesse, Julie n’arrêtait pas de le relancer. Convaincue d’avoir été manipulée, elle angoissait de devoir vivre sans l’homme qu’elle aimait. Ses tentatives pour le persuader de la reprendre près de lui auraient pu fonctionner si Brice ne s’était pas manifesté au même moment, exprimant des remords qui sonnaient faux aux oreilles de Sam. Il avait décidé de clore ce chapitre de façon définitive.

Ses capacités de discernement avaient souffert de cette expérience malheureuse. Il avait pendant un moment fait taire ses intuitions, pensant ne plus pouvoir s’y fier. Mais aujourd’hui, tout lui revenait avec force. Il reprenait le dessus et recommençait à faire confiance à ce qu’il percevait. Il avait de nombreuses craintes vis-à-vis de l’avenir, la maladie de son père avait réveillé ses sens qui l’obligeaient à être à l’écoute de son corps, des signaux qu’il recevait comme ces coups de poignard dans le plexus. Cette sensibilité qui le prévenait de dangers potentiels, de changements à venir, lui venait d’une expérience qu’il avait vécue en 1996, où le monde invisible lui avait fait prendre un chemin tortueux et douloureux. Un chemin à la rencontre de l’irrationnel. Avec le recul, il avait compris qu’il n’aurait pas pu éviter d’emprunter cette voie, c’était un passage obligé pour lui, un révélateur de ce qu’il était réellement.

Tous les sens en alerte, il mit son téléphone sur silencieux et prépara ses bagages pour se rendre au chevet de son père. Toute la famille avait prévu de se relayer, de l’entourer au maximum pour le réconforter et surtout le soutenir, lui apporter ce qu’il avait passé sa vie à donner aux autres : de l’amour.

Sam voyait à quel point son père était diminué. Il percevait son taux vibratoire de plus en plus bas, signe que malheureusement le temps lui était compté. Il fallait que tous soient conscients que ces moments seraient les derniers passés près de lui. Sa famille, pourtant préparée depuis plusieurs mois à cette mort annoncée, avait du mal à accepter que le moment était proche. Ils s’apprêtaient à dire adieu à un être cher à leurs vies, qui représentait la source de leurs valeurs. Accueillir cet événement avec toute l’humilité d’une résignation volontaire n’était pas chose facile. Ils se sentaient déjà vidés de leurs forces, amputés d’un membre, la famille allait perdre une de ses figures importantes. Ils étaient sans voix devant la souffrance qu’ils auraient voulu abréger, ce qu’ils ne pouvaient faire sans dire adieu à l’être qu’ils aimaient. Se dire que cette âme en avait fini avec la douleur et les difficultés dans cette vie, qu’elle allait passer de l’autre côté pour y être heureuse et s’y régénérer ne les soulageait pas. Sam, le cœur serré, était d’autant plus perturbé par ce qu’il ressentait qu’il se voyait incapable de dire à son père qu’il l’aimait, même sur son lit d’hôpital, même s’il savait que c’était sans doute sa dernière occasion.
Le temps de ce week-end passa en un éclair.

– Je t’appelle demain papa, et je reviendrai mercredi après-midi.

Il avait regardé son père avec attention, observé son sourire, son regard résigné et compatissant. Il avait voulu graver dans sa mémoire cette image d’un homme qui continuait à aimer la vie, ceux avec qui il la partageait, mais restait lucide quant à son avenir. C’est avec ce souvenir qu’il reprit la route de Lyon, songeant que son père n’était pas dupe, que ce défilé familial n’avait que confirmé une vérité, il n’avait plus beaucoup de temps devant lui. Ils avaient échangé de longs regards silencieux. L’un comme l’autre avait la gorge nouée par ces mots qui ne voulaient pas se dire. Ils les pensaient pourtant du fond de leurs cœurs, si fort que finalement, leurs messages d’amour finirent par s’exprimer dans leurs regards.

Paray-Le-Monial : le soir du 7 janvier 2012

Comme tous les soirs, à 20 h, le téléphone d’Angie sonna. Elle savait qui l’appelait, mais cette fois, elle décrocha la peur au ventre. Depuis quelques jours, elle sentait que quelque chose n’allait pas, elle angoissait sans savoir pourquoi. La voix de Romy lui confirma que ses sens ne l’avaient pas trompée.

Dès les premiers mots, Angie avait compris que son amie n’était pas dans son état normal et que cette angoisse qu’elle-même ressentait depuis quelque temps ne lui appartenait pas, c’était celle de Romy. Dans leurs derniers échanges, elle n’avait rien laissé paraître, mais aujourd’hui, elle était à cran. Son discours n’avait rien de cohérent, le ton de sa voix était différent. Romy paniquait, et communiquait sa peur à Angie. Elle avait perdu son enthousiasme, sa joie de vivre, même le fait qu’Adrien se soit enfin décidé à lui déclarer son amour ne lui avait pas procuré le bien-être qu’elle attendait tant. Elle avait peur… mais de quoi ?

Un peu calmée par la voix de son amie qui se voulait rassurante, Romy finit par retrouver le fil de ses pensées et par pouvoir s’expliquer un peu plus clairement.

– Je ne sais pas ce que j’ai, mais depuis hier je ne me sens vraiment pas bien, je fais des rêves étranges, je suis angoissée… quand je te dis « rêves », ce sont plutôt des cauchemars ! Tout a l’air si vrai !
– As-tu vu un médecin ?
– Un médecin ? Pour quoi faire ? Le problème me semble plus profond. Je ne sais plus où j’en suis, je me sens vidée, sans buts, sans objectifs, comme si tout s’était arrêté pour moi… et ce cauchemar n’arrange rien…
– Veux-tu en parler ?
– Tu vas me prendre pour une folle, mais personne d’autre que toi ne pourrait comprendre ce que je vis depuis plusieurs jours.
– Je t’écoute ! Raconte-moi ! Là, tu me fais vraiment peur.
– Je fais le même cauchemar depuis quelques nuits. Je vois une voiture accidentée, je suis à moitié consciente et j’entends juste la voix de mon père qui me crie de faire attention. Je n’entends plus que cette phrase, elle tourne en boucle et se fond avec le son des battements de mon cœur jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un souffle et qu’elle finisse par s’éteindre, puis c’est le grand silence. La seule image que je garde en me réveillant en sueur, c’est moi, morte !
– Oh mon Dieu ! Je ressens ta peur comme si j’avais fait le même cauchemar ! Je tremble comme une feuille ! Promets-moi de faire attention à toi, je ne veux pas qu’il t’arrive un malheur. Mais bon, ce n’est peut-être qu’un rêve qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre. Il y a sûrement un autre sens…
– Et si c’était un rêve prémonitoire ! Tu sais que ma mère en a parfois, j’ai hérité de son don.
– Ta mère a-t-elle fait le même rêve ?
– Non, elle m’en aurait parlé.
– Alors, ne t’inquiète pas trop.
– Si seulement je pouvais…

Romy avait peur, l’angoisse se traduisait par des brûlures qui ravageaient tout son corps et la mettaient continuellement à cran, dans un état second. Elle sentait le vide sous ses pieds, le voile noir du néant posé sur elle. Sa voix trahissait son mal-être, et ceux qui la connaissaient voyaient sur son visage que quelque chose n’allait vraiment pas.

Chaque fois qu’elle devait monter dans une voiture, la terreur la paralysait, ses muscles se tétanisaient et son esprit faisait bloc. En dépit de la réaction physique provoquée, elle ne voulait rien montrer. Au bord des larmes, elle se forçait à agir le plus normalement possible. Comment expliquer qu’un rêve provoquait une telle panique ? On allait la prendre pour une folle. Elle devait taire ses ressentis, se persuader que son amie avait raison, se dire que tout allait bien et qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar sans aucun sens.

Angie de son côté cherchait une interprétation moins littérale, plus optimiste au songe de Romy. Elle voulait la rassurer, et se rassurer elle-même. Ce qui l’inquiétait le plus ce n’était pas vraiment que ce rêve puisse être prémonitoire ou non, mais cette angoisse et la perte de contrôle qu’elle engendrait chez Romy. Entendre son amie lui dire qu’elle se réveillait tous les matins en se demandant quel était le sens de sa vie, qu’elle n’arrivait plus à se projeter dans l’avenir, dans quelque domaine que ce soit lui ressemblait si peu qu’Angie prenait peur pour elle.

Elle avait beau essayer de se persuader que rien ne pouvait lui arriver, sa sensibilité avait été heurtée de plein fouet. Elle s’était sentie devenir livide en entendant la voix de Romy et ses propos avaient accentué son malaise. Perturbée par toutes ces données, Angie eut beaucoup de mal à trouver le sommeil, tournant et retournant toute cette histoire dans sa tête. Pour se réconforter, elle s’imagina dans un cadre idyllique, sur une plage ensoleillée, au milieu d’un paysage magnifique, entourée de personnes aimantes et souriantes. Seules ces représentations de beauté pure et de sérénité lui permettaient de fermer les yeux et de s’endormir quand elle se sentait prise dans le flux ininterrompu de pensées néfastes.

Le réveil la fit sursauter. Les paupières encore lourdes, elle prit le téléphone sur son socle pour lire le message que Romy lui avait envoyé.

– Merci pour ton écoute, passe une excellente journée, je t’embrasse.

D’un seul coup, toutes les questions qui s’étaient bousculées dans l’esprit d’Angie la veille au soir remontèrent à la surface. Elle avait l’impression qu’elle était supposée comprendre quelque chose qui pourtant lui échappait, qu’elle avait un rôle à jouer dans tout cela, mais lequel ?

Elle sentait au fond d’elle une brûlure étrange, qu’elle ne connaissait pas, comme si une part d’elle, son âme, cette partie reliée à Romy, lui envoyait un signal pour la prévenir de quelque chose. Elle se sentait noyée par ce pressentiment encore trop flou pour avoir un sens, par ces messages qui semblaient être des avertissements, mais qu’elle ne savait pas interpréter.

Toute la journée s’écoula ainsi et elle fut incapable de se concentrer sur autre chose que le rêve de Romy : l’accident de voiture, les paroles de son père, elle voyait et entendait comme si elle-même avait fait ce cauchemar. Elle chercha sur internet en indiquant les mots clefs « rêve », « accident voiture », « battement de cœur », tout ce qui pouvait donner lieu à une interprétation, mais ne trouva rien de probant.
Le soir venu, elle se décida à en parler à ses parents. Peut-être pourraient-ils l’aider dans ses recherches ? De toute façon, elle avait besoin de se confier. Ils ne réussirent pas à la rassurer, mais la calmèrent un peu, relativisant au maximum ses inquiétudes. Elle passa le reste de la soirée dans sa chambre, sa guitare dans les bras, faisant vibrer les cordes, s’évadant au rythme des notes qu’elle en tirait. Elle puisa un peu de réconfort dans la composition, cherchant à créer un morceau pour l’anniversaire de son père. Elle voulait absolument lui écrire une chanson, pleine de vie, d’amour pour cet homme qui pourtant l’avait froissée.

Chalon-sur-Saône, le 8 janvier 2012

Angie avait des choix à faire, des décisions à prendre, elle qui n’aimait pas faire du mal à ceux qu’elle aimait allait devoir mettre les choses au clair avec Paul. Elle devait lui dire ce qu’elle ressentait à propos de leur relation, lui parler de ses doutes et de ses réticences. Elle souffrait déjà en imaginant son expression quand il comprendrait que tout était fini entre eux. Mais elle n’avait pas le choix, sa quête du grand amour l’empêchait de continuer à se leurrer dans cette aventure. La peur de passer à côté de ce qu’elle avait à vivre de plus beau et de plus fort, celle de lui donner, à lui, « sa première fois » alors qu’elle ne l’aimait pas vraiment, lui semblait des raisons suffisantes pour y mettre un terme.

Paul était un garçon bien, compréhensif, très attaché à elle, mais comment ne pas l’être ? Ce jour-là, quand il eut compris qu’elle ne ferait pas partie de sa vie comme il l’aurait souhaité, il eut la délicatesse de cacher sa déception. Il ne voulait pas la perdre complètement et désirait la garder comme amie… Elle ne pouvait pas le lui refuser, d’autant qu’il serait compliqué pour eux de s’éviter puisqu’ils étaient dans la même classe, mais elle craignait que cette alternative ne soit l’occasion pour Paul de garder espoir. La situation serait compliquée pendant un certain temps, même si elle avait l’habitude de garder de bonnes relations avec ses ex-petits amis, revoir Paul tous les jours serait difficile à gérer. Elle ne savait plus vraiment ce qu’elle ressentait en le laissant à ses pensées, ses préoccupations étaient davantage tournées vers Romy et ses angoisses.

Saint Didier aux monts d’or

Les conditions météo étaient déplorables. Romy s’emmitoufla dans son manteau pour se préserver du froid glacial de l’hiver. La neige tombait depuis plusieurs heures et pourtant il lui fallait rentrer à Paray-le-Monial. Les routes étaient tout juste dégagées, glissantes, et son père avait hésité à prendre la voiture. Mais les impératifs professionnels de l’un et scolaires de l’autre les obligèrent à braver la neige et à prendre la route, même si la RN79 qu’ils devaient emprunter était réputée pour les nombreux accidents mortels qui s’y étaient produits.

Romy avait presque oublié ses peurs pendant ce week-end avec son père. Elle ne s’était pas sentie aussi légère depuis longtemps. Mais quand arriva le moment de monter dans la voiture, l’angoisse qui s’était tue la reprit avec plus de force encore. Toutes les fibres de son corps lui lançaient un signal, une alarme grandissante qui hurlaient à son cœur toute la peur que son cauchemar avait fait naître. Tétanisée par ses ressentis, elle n’osait pas saisir la poignée de la portière.

– Papa, es-tu sûr de vouloir prendre la route ce soir ?
– Tu as entendu comme moi, les routes sont dégagées, il n’y a pas de problèmes.

La voix de Romy trahit les émotions qu’elle tentait de dissimuler à son père, mais il ne fut pas dupe.

– Que se passe-t-il ? Qu’est-ce qui t’inquiète ainsi ?
– Rien… papa, rien !

Elle se reprit pour ne pas avoir à lui donner davantage d’explications et chargea ses bagages dans le coffre. Elle s’installa à l’arrière, prétextant avoir envie de dormir pendant le trajet. Une fois montée dans la voiture, elle mit son mp3 en marche et écouta en boucle une sélection de titres qui la réconfortaient. Recroquevillée au fond de son siège, la main crispée sur l’accoudoir, elle gardait les yeux fermés, essayant de se détendre. Son père s’extasiait sur le paysage figé par le gel que les phares de la voiture faisaient briller, mais elle était incapable d’en profiter. Elle envoya un texto à Adrien, pour s’excuser de la réaction maladroite et peu enthousiaste quand il avait enfin réussi à lui dire qu’il l’aimait. Elle se trouvait injuste vis-à-vis de lui, et vis-à-vis d’elle-même. Elle s’était laissée emporter par sa peur et n’avait pas pu savourer ce moment qu’elle attendait depuis si longtemps. Adrien, égal à lui-même, la rassura et lui confirma les sentiments qu’il éprouvait pour elle. Il avait bien compris que quelque chose n’allait pas, que Romy n’était pas dans son état normal, et ne s’était pas vexé de son détachement. « Je suis né pour t’aimer Romy », lui dit-il avant de raccrocher. Ces derniers mots avaient rempli le cœur de Romy d’un amour si fort qu’il balaya un bref moment ses appréhensions.

Elle avait besoin de se rassurer par tous les moyens. Elle s’était rendu compte que dans son rêve, elle ne portait pas sa ceinture de sécurité, aussi s’était-elle attachée avec beaucoup de soin, se disant que cela suffirait peut-être à contrecarrer la valeur prémonitoire de sa vision. Mais plus le temps passait, plus la route défilait sous ses yeux, plus elle sentait qu’approchait le moment où elle saurait de quoi il retournait vraiment. La brûlure dans son estomac devenait insupportable. Elle revoyait les images de son cauchemar tourner en boucle, étudiait tous les détails qui pourraient lui donner plus de précisions, et se demandait encore pourquoi son père lui criait de faire attention…

Sam

Sam rentrait chez lui, encore perdu dans ses pensées qui étaient restées à Paray-le-Monial, près de son père.

Alors qu’il était bloqué à un feu, le regard dans le vide, voyant sans les voir les véhicules qui le croisaient, un visage le sortit de sa torpeur. Une jeune fille assise à l’arrière d’une voiture le regardait fixement. Cela ne dura qu’une seconde, mais ses traits s’imprimèrent sur sa rétine, et une étrange sensation s’empara de lui. Le temps semblait s’être arrêté pour l’un comme pour l’autre. Sam sentit une brûlure se propager dans son torse et ses entrailles, comme si tout son être avait pris feu sous le regard de cette inconnue. Il eut conscience que quelque chose s’était créé entre eux sans pour autant pouvoir identifier de quoi il s’agissait, une sorte de connexion dont les tenants et les aboutissants lui échappaient complètement.

La voiture était partie, l’impression était restée. Sam eut la sensation qu’une éternité s’était écoulée tant les ressentis se multipliaient et les questions rebondissaient dans son corps comme dans son esprit.
Le feu était passé au vert et les coups de klaxon retentissaient, le ramenant brusquement à la réalité. Il reprit la route, difficilement, encore perdu dans les sensations que cette rencontre muette avait provoquées. Il était incapable d’expliquer ce qui venait de se passer, mais, étrangement, il savait que tout cela prendrait sens un jour.

Paray-le-Monial, le Palais de la bière.

Baptiste raccrocha son téléphone. Il venait de promettre à sa femme de rentrer avant 19 h 30. Ce père de famille âgé de 40 ans avait retrouvé quelques amis pour une partie de poker et, pris par le jeu, les idées pas très claires à cause de la quantité d’alcool absorbée, il perdit la notion du temps. Il jetait régulièrement un œil à la montre que sa fille aînée lui avait offerte, mais il avait envie de profiter encore un peu de ce moment de liberté.

Sa femme lui en voudrait sans doute, sa petite dernière aussi. Il aurait pu rentrer pour lui raconter une histoire avant qu’elle ne s’endorme, partager avec elle ce moment précieux du coucher et de sa douceur, mais il avait besoin d’encore un peu de ce temps hors de la réalité. C’est le patron du bar, un vieil ami, qui lui rappela l’heure et ses impératifs.

« Veux-tu qu’on te ramène ? Tu as beaucoup bu ce soir »

C’est à peine si Baptiste daigna lui répondre. Il régla sa note et sortit, ses clefs de voiture à la main. Dehors il fut saisi par le brouillard glacé qui était tombé avec la nuit. Ses idées n’étaient plus très claires, personne n’avait insisté pour qu’il ne conduise pas, mais il n’était pas en état. Il mit le chauffage à fond pour lutter contre le froid, poussa le volume de la radio au maximum, mais le souffle de la ventilation l’engourdissait plus qu’autre chose. Il démarra en trombe, se disant que plus vite il arriverait, mieux ce serait.

19 h 45

Ils avaient fait le trajet sans encombre. Ils étaient à présent à Paray-le-Monial à quelques mètres seulement de la maison de sa mère.

Édith l’attendait sur le pas de la porte, impatiente de retrouver sa fille et de la serrer dans ses bras. Son père s’était garé de l’autre côté de la chaussée par manque de place. Romy allait faire les quelques mètres qui les séparaient, à travers le brouillard épais et glacial qui obscurcissait encore davantage cette nuit de janvier. Elle regarda autour d’elle, la rue était vide, l’éclairage public fonctionnait mal, plusieurs lampadaires étaient éteints, l’atmosphère était lourde. Elle frissonna en récupérant ses sacs dans le coffre, pressée de retrouver la douce chaleur de la maison. Elle souriait en claquant la portière, elle souriait en regardant sa mère qui l’attendait les bras ouverts, et c’est la dernière image dont elle eut conscience.

Le choc fut aussi soudain que dramatique. Ni son père ni sa mère n’eurent le temps de comprendre ce qui se passait pourtant sous leurs yeux. Une voiture arrivant à toute allure, sortant de la nuit et du brouillard venait de la percuter de plein fouet, avec une violence telle que son corps fut emporté sur plusieurs mètres, le temps qu’il fallut au chauffard pour prendre conscience qu’il venait de faucher quelqu’un.

Baptiste n’avait pas eu le temps de freiner. À demi endormi par l’alcool et la chaleur qui régnait dans l’habitacle, il avait conduit au radar jusqu’ici, pressé de rentrer et inconscient de ce qui se passait autour de lui. Il n’avait vu la jeune femme qu’une fraction de seconde avant que son corps heurte le parechoc de sa voiture, bien trop tard… il avait alors appuyé de toutes ses forces sur la pédale de frein, saisi le frein à main, tourné le volant, dans une série de gestes aussi désordonnés qu’inutile, il avait tenté d’éviter l’inévitable… qui s’était déjà produit.

Elle n’avait pas entendu arriver la voiture ni vu la lumière de ses phares, tout son environnement avait été absorbé par le brouillard si dense. Elle avait à peine saisi les paroles de son père : « Fais attention », mais le temps qu’elle les comprenne, il était trop tard. Elle avait juste eu le temps de voir le visage de sa mère se décomposer, mais la voiture l’emportait déjà… à 20 h précises, elle s’éteignit, dans les bras de ses parents qui, passé le premier moment de surprise horrifiée, s’étaient précipités vers elle.

Les voisins, en entendant le bruit de l’accident et les hurlements de la mère de Romy s’étaient rués hors de chez eux, la peur au ventre. Le drame touchait tout le monde. Chacun s’interrogeait sur ce qui s’était passé, accusait les conditions météo, le manque d’éclairage, l’état d’ébriété flagrant du conducteur, mais aussi les circonstances réunies qui avaient conduit à cette tragédie.

Les secours mirent un certain temps avant d’intervenir, ils étaient débordés, et, de toute façon n’auraient rien pu faire pour elle. Son père la tenait toujours dans ses bras, incapables de prononcer un mot, la mâchoire crispée, tous ses muscles tendus, il avait le regard perdu dans le vide, le cœur brisé. Quand les pompiers lui firent lâcher le corps de sa fille, il resta assis au milieu de la chaussée jusqu’à ce qu’un policier vienne lui tendre la main pour l’aider à se relever. Il allait falloir parler de l’accident.

Édith venait de s’effondrer dans les bras d’une voisine, incapable de bouger. Elle hurlait et pleurait. Elle aurait voulu retenir le brancard qui emportait le corps de sa fille, mais elle n’en avait plus la force. Son Ange disparut dans une ambulance, tandis qu’elle réalisait à peine qu’elle venait de la perdre pour toujours. Elle ne verrait plus son sourire, n’entendrait plus sa voix, ne pourrait plus la serrer dans ses bras. Pourquoi ? Cette question la hanterait jusqu’à la fin de ses jours. Cette âme si jeune, si belle, pourquoi une enfant devait-elle être emportée aussi violemment, arrachée à ses parents, à sa vie ?

Baptiste était sorti de sa voiture, anéanti, dégrisé par le choc et par la prise de conscience de ce qu’il venait de faire. Il hurlait : « Je ne l’ai pas vue ! Je ne l’ai pas vue ! » Mais personne ne semblait ni le voir ni l’entendre. Ceux qui assistaient à la scène étaient pour la plupart trop choqués par la vision d’horreur de l’image du corps désarticulé de Romy et par le désespoir de ses parents, pour prendre en considération la détresse du responsable. Quelques-uns cependant commençaient à avoir des propos accusateurs, remarquant son air hagard et son équilibre précaire. Il avait bu, c’était évident.
Il était en train de prendre conscience de tout ce que sa conduite avait provoqué, non seulement dans la vie de cette famille qu’il avait brisée, mais aussi dans la sienne. Il n’aurait pas dû prendre le volant. Boire ou conduire, il aurait dû choisir. Toutes les bonnes raisons qu’il aurait dû évoquer en sortant du bar pour ne pas rentrer seul lui sautaient au visage maintenant, mais bien trop tard. « Je ne l’ai pas vue », il répétait cette phrase comme si elle pouvait l’excuser… Il était sorti indemne de l’accident, mais transformé à jamais par le choc d’avoir pris une vie. Il avait plus de deux grammes d’alcool dans le sang au moment de l’accident, et finit inculpé pour homicide involontaire en état d’ébriété. Sa vie était gâchée, sa famille brisée, parce qu’il n’avait pas su rester raisonnable, parce qu’il avait voulu profiter de quelques minutes de liberté de plus, de quelques bières de plus avec ses amis.

Une belle âme avait quitté cette terre parce que tout avait été mis en place pour cela. Les conditions météo du jour étaient exceptionnellement difficiles, Baptiste avait eu un besoin irrépressible de « liberté », il avait bu plus que de raison, n’avait pas respecté sa parole de rentrer plus tôt, l’éclairage de la rue était défectueux, son père n’avait pas trouvé de place du bon côté de la rue. Romy devait partir ce soir-là, à cette heure-là, et quoiqu’il se passe, le plan se serait adapté pour que cela soit. Le scénario importait peu, la fin de l’histoire avait été écrite. Même si elle avait eu ce rêve qui l’avait finalement prévenue du drame à venir, aurait-elle pu l’empêcher de se produire ? Personne ne l’aurait empêché. Elle avait été en contact avec son avenir non pour le contrecarrer, mais pour se préparer à ce qui l’attendait inévitablement.

Elle s’en rendait compte maintenant. La paix qui régnait dans son esprit lui laissait enfin entrevoir la vérité sur son existence, sur la réalité de la vie humaine. Elle adoptait un tout autre point de vue sur les événements, et dans son nouvel état d’être, comprenait sans savoir comment ni pourquoi, tout ce qui l’entourait comme si elle en faisait partie intégrante.

Flottant au-dessus des lieux de l’accident, elle voyait son corps inerte, disloqué, blotti dans les bras de son père qui la serrait aussi fort qu’il le pouvait, comme pour la retenir près de lui alors qu’elle était déjà loin. Elle avait vu les pompiers qui tentaient de la ranimer en dépit de l’évidence, elle entendait tout ce qui se disait, elle percevait les émotions de ceux qui se trouvaient là. Elle voyait l’ambulance l’emmener vers sa dernière destination. Elle aurait voulu rassurer sa mère qu’elle voyait anéantie, parler à son père, leur dire que tout allait bien, qu’elle les aimait. Mais personne ne la voyait ni ne l’entendait…

Elle vit son propre corps, ses yeux sans vie que son père referma en l’embrassant tendrement. Elle vit sa mère emmenée sur un brancard après qu’elle se soit évanouie de désespoir. Elle vit son père hurlant sa colère et son sentiment d’injustice, les poings levés vers le ciel, maudissant le destin et tout ce qui avait conduit à la mort de sa fille. Elle sentit la haine qui menaçait de lui faire perdre le contrôle de lui-même quand il posa les yeux sur Baptiste, encadré par deux policiers. Elle entoura son père de son amour et de sa compassion, émit l’intention de le rassurer, ce qui le calma instantanément. Il avait senti sa présence, sa lumière, il avait reçu son amour et la haine le quitta. Il ressentit toute la tristesse de la perte qu’il venait de subir, il fit face à l’inacceptable et les larmes commencèrent enfin à couler sur ses joues. Il s’était libéré de cette entrave que constituait la colère, ce carcan qui l’aurait empêché de faire son deuil. Il souffrait, comme jamais il aurait cru pouvoir souffrir, il savait que jamais il ne se remettrait de la peine qu’il ressentait aujourd’hui, mais Romy avait fait en sorte qu’il puisse accepter sa mort un jour prochain.

Elle flottait toujours au-dessus de la rue, observant, mais ne comprenant pas pourquoi elle restait là. Devenue âme, elle aurait dû rejoindre un autre plan, mais elle avait refusé la lumière blanche dont elle avait entendu parler, cette porte qui devait la conduire « ailleurs ». Avait-elle encore quelque chose à faire ici-bas ? Une mission qu’elle devait remplir ?

Pendant ce temps, Angie attendait patiemment l’appel de son amie. Au moment où son téléphone aurait dû sonner, à 20 h, elle sentit comme une présence chaleureuse, des bras de lumière l’enlacer. Beaucoup d’amour se déversa alors dans tout son être. Elle pensa que Romy ne pouvait l’appeler tout de suite et lui envoyait ces sensations pour la rassurer. Cette expérience lui sembla fabuleuse, elle aurait voulu que cela dure toujours tant elle se sentait aimée. Elle avait cru entendre sa voix, qui lui disait qu’elle l’aimerait éternellement et qu’elle veillerait toujours sur elle.

La brûlure qu’elle ressentait aux tréfonds d’elle-même explosa en une crise d’angoisse qui la fit trembler de tous ses membres. Le temps passait et tous les messages qu’elle laissait sur le téléphone de Romy restaient sans réponse. Pire, elle ne recevait aucun accusé de réception. Elle rongeait son frein, essayant de se raisonner, sans y parvenir. Elle décida finalement d’appeler directement le numéro de la maison.

Au même moment, Sam arrivait devant la porte de son domicile. Il posait ses affaires quand, à quelques mètres de lui seulement, un voile blanc et lumineux se manifesta. Il prit la forme d’une silhouette humaine, encapuchonnée, et il reconnut la jeune fille aperçue à l’arrière de la voiture qu’il avait croisée en arrivant à Lyon. Il recula d’un pas, médusé et effrayé en même temps. C’était la première fois qu’il était en présence physique de ce qu’il savait venir de l’au-delà, c’était la première fois que le monde de l’invisible devenait pour lui visible. L’effet de surprise dépassé, un sentiment d’amour inconditionnel remplaça la peur. Il sut ce qui venait de se passer pour cette jeune fille, et ressentit son incompréhension. Elle ne pouvait pas quitter le monde des vivants et se demandait pourquoi. Il voyait cette beauté pure, chaleureuse et rayonnante, qui souffrait de ne pas savoir pourquoi elle était encore ici, et se demandait à son tour pourquoi c’était à lui qu’elle avait choisi de se manifester. Que signifiait ce lien qui s’était établi entre eux ?

La ligne fixe d’Édith restait muette. Angie n’avait obtenu aucune réponse d’aucun des numéros des proches de son amie. Elle continuait d’appeler sur son portable, d’écouter la voix enregistrée sur le répondeur, en lui laissant des messages jusqu’au moment où, la mémoire du téléphone saturée ne lui en laissa plus la possibilité. Le silence se fit encore plus lourd autour de la jeune fille qui sentait la panique la gagner.

Elle garda son téléphone dans la main, vérifiant toutes les cinq minutes s’il était bien allumé, si elle avait du réseau, mais ce n’est que tard dans la nuit qu’il se mit à sonner. Ce n’était pas le numéro de son amie, mais celui de sa mère. Angie décrocha au bord de la crise de nerfs.

Amenée à l’hôpital par les pompiers, Édith avait été mise sous calmants et bien qu’elle soit encore sous le choc, elle avait tenu à l’appeler pour la prévenir. Elle savait l’importance de ce qui liait les deux jeunes filles, elle savait qu’elles s’aimaient comme des sœurs et qu’elles ressentaient beaucoup de choses même à distance.

Angie reçut la nouvelle de plein fouet, comme un coup au plexus qui finit par exploser dans toutes les cellules de son corps. Elle entendit à peine son récit concernant les circonstances de l’accident, son cœur s’emballa et elle tomba évanouie sur le sol. Ses parents, alertés par le bruit de sa chute, la trouvèrent inanimée, le téléphone à la main, et entendirent cette voix qui criait son prénom. Sa mère prit l’appel tandis que son père la posait doucement sur son lit avant de contacter un médecin.

La nouvelle de la mort tragique de son amie bouleversa ses parents qui n’osaient s’imaginer ce que pouvait ressentir sa famille. Les deux mères étaient effondrées et durent abréger la communication tant les émotions se bousculaient dans leurs cœurs. Le désespoir, le sentiment d’injustice, la colère se mêlaient et embrouillaient leurs esprits. Incapable de canaliser plus longtemps sa peine, Édith s’excusa et raccrocha.

Angie reprit connaissance dans les bras de sa mère, et, voyant ses larmes couler sur son visage blême, fondit elle-même en sanglots.

– Maman, pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Elle était si jeune, je n’arrive plus à respirer, je ne me sens pas bien ! c’est injuste !

Angie ne contrôlait plus ni son corps ni son esprit, le chagrin la submergeait et lui faisait perdre pied. Sa mère la rallongea sur son lit, n’ayant aucune réponse à lui donner qui soit en mesure de la réconforter. Elle se sentait aussi impuissante que sa fille face au drame qui les frappait tous, aussi désemparée face à la situation qui la mettait au supplice. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à ce qu’elle ressentirait s’il arrivait la même chose à sa propre enfant…

Angie était au martyre. Elle se souvenait du rêve de Romy, du dernier message qu’elle avait reçu d’elle. Romy avait donc bien vu sa propre mort, mais pourquoi n’avait-elle pas pu éviter que ce rêve se réalise ? Elle se trouvait confrontée à un sentiment d’injustice mêlé d’incompréhension. Pourquoi lui avoir donné tant d’avertissements si rien ne pouvait être changé ? Est-ce qu’elles avaient manqué de discernement ? Auraient-elles pu faire quelque chose ? Elle ne savait plus si elle devait croire à un certain fatalisme ou au fait que les prémonitions étaient perçues pour donner une chance de modifier le destin…

Ses pensées peu à peu s’apaisèrent. Le calme revint dans son cœur. Elle sentait une présence près d’elle, quelqu’un veillait sur elle.

– Romy ?

Elle se sentait bercée par une lumière chaleureuse. Glissant peu à peu dans le sommeil, elle se sentit rassurée, aimée, accompagnée. La douleur s’atténua jusqu’à devenir chagrin, puis se transforma en un amour inconditionnel tel, qu’elle en retrouva le sourire en s’endormant tout à fait.

– Oui, c’est moi, tu vas me manquer là où je vais, on ne se verra plus comme avant. Je resterai près de toi, je te montrerai des choses, je te guiderai, je te protègerai sur ta voie. Tu sentiras toujours ma présence, je suis ton ange gardien désormais.

Elle s’était assise tout près de son amie, forme blanche sans consistance, elle irradiait son amour. Si Angie avait pu, elle aurait vu un visage serein, rassurant, auréolé de rayons de lumière. Toute la nuit, elle resta près d’elle, veillant à ce que ses songes soient doux, veillant à ce qu’elle accepte la situation sans trop en souffrir, qu’elle fasse son deuil le plus sereinement possible. Romy avait compris quel était son rôle, quelle était la mission qu’elle avait à remplir : elle devait l’accompagner sur sa route, la protéger et l’aider à vaincre ses doutes, ses peurs, pour qu’elle puisse elle aussi suivre sa voie.
Quand, quelques secondes après l’accident elle avait cru voir apparaître la lumière flamboyante qui l’invitait à la rejoindre, elle avait senti une attirance irrésistible. Cette blancheur éclatante inspirait calme et sérénité, une sorte de complétude inégalable, c’était l’aboutissement ultime auquel chacun aspirait. Mais une plus grande force encore la retint, l’empêchant de rejoindre la lumière et de franchir le dernier pas hors de ce monde. Elle s’était sentie tout à coup investie d’une mission importante, essentielle pour la vie d’Angie. La lumière s’estompa aussitôt que la jeune fille accepta le rôle qu’elle avait à jouer dans l’existence de son amie, si vite qu’elle eut une sensation de vide et de solitude après avoir été remplie d’un si grand bien-être.

Son enterrement devait avoir lieu le 10 janvier, à 14 h 30, dans le cimetière de Paray-le-Monial. Le médecin avait déconseillé à ses parents d’y amener Angie. Le chagrin avait démultiplié sa sensibilité, en dépit de tous les efforts de ses parents, et même de la présence invisible de Romy, elle risquait un choc émotionnel trop violent. Elle n’était plus que l’ombre d’elle-même, ne mangeait plus, dormait sans trouver de véritable repos.

Sa mère avait vécu au travers de sa fille la complicité particulière qui unissait les deux jeunes filles. Elle imaginait très bien le vide que cette mort tragique pouvait avoir de conséquence dans l’esprit et surtout dans son cœur. Elles étaient devenues de vraies sœurs jumelles, unies l’une à l’autre, l’une pour l’autre, un lien si fort que seule la mort avait eu le pouvoir de briser.
Dans le monde de l’invisible, l’âme de Romy flottait entre différents plans. Elle aidait de son mieux son amie à se sortir de cette détresse qui la faisait sombrer, et plus Angie pensait à elle, plus elle sentait sa présence, au point qu’elle avait vraiment l’impression de s’endormir dans ses bras.

À quoi pouvait s’accrocher la survivante de leur duo fraternel ? Elle se sentait tellement perdue face à la mort de celle qu’elle considérait comme sa moitié. Elle ne comprenait toujours pas, acceptait encore moins, que Romy devait partir, que c’était ainsi et que rien ne pouvait y changer quoi que ce soit, même les prémonitions qui l’avaient prévenue. Devait-elle interpréter cet accident comme le signe que chaque chemin de vie était écrit à la lettre près ? Que quelqu’un quelque part déciderait du moment, du lieu, des circonstances qui couperaient le fil de chaque vie !

Pourquoi une jeune fille de dix-sept ans devait-elle mourir ? Que pouvait-elle avoir déjà compris de la vie, que pouvait-elle avoir déjà accompli pour que son âme décide de quitter déjà son enveloppe terrestre ?

Angie se perdait dans toutes ces questions qui n’obtiendraient jamais de réponse, son chagrin se nourrissait de ces interrogations et de la solitude que son incompréhension rendait encore plus pesante. Elle regardait sa propre vie et se demandait si le moment était venu pour elle aussi.

Romy la voyait se torturer l’esprit et tentait encore de la calmer en l’entourant de ses bras jusqu’à ce qu’enfin elle s’endorme…

Le 10 janvier 2012

Sam avait convié une amie à venir prendre un café chez lui. Il l’avait rencontrée pendant les fêtes de fin d’année, ils avaient fait connaissance et avaient éprouvé une certaine attirance l’un pour l’autre. Il devait bien admettre que c’était aussi pour lui l’occasion de mettre un espace concret entre Julie et lui.

Amandine était une jolie jeune femme de trente-cinq ans, elle enseignait l’anglais et passait dans les entreprises pour proposer ses services. Sam appréciait sa prestance, sa manière de s’habiller, de parler, d’être. Pour autant, il ne se posait pas vraiment de questions ni ne se projetait dans une relation avec elle. Il n’avait pas eu d’arrière-pensées lorsqu’il l’avait invitée, encore traumatisé par ce sentiment de trahison qui ne l’avait pas vraiment abandonné, il ne pensait pas être prêt.

Ce jour-là, elle portait une jupe noire, ses longues jambes étaient gainées de collants que Sam trouva assez sexy. Un chemisier blanc légèrement transparent laissait voir discrètement un soutien-gorge en dentelle noire. Sam se surprit à détailler cette tenue et à s’imaginer la déshabiller. Elle ne fut pas dupe de l’effet qu’elle avait eu sur lui. Quand elle avait accepté son invitation, elle s’était demandé jusqu’où pourrait la conduire ce petit jeu de séduction, mais n’avait pas encore décidé ce qu’elle en attendait. Ils passèrent donc un moment à discuter, à se chercher du regard, à se frôler sans en avoir l’air, tout en sachant très bien ce qui était en train de se passer entre eux.

Même s’ils n’avaient rien calculé, quelque chose les attirait immanquablement l’un vers l’autre. Sam avait du mal à passer outre l’envie qu’il avait d’embrasser la jeune femme, il ressentait cette attirance comme une énergie qui le traversait et qui le poussait à aller vers elle, la toucher, l’enlacer. Le regard d’Amandine lui donnait la permission qu’il espérait, le provoquant même un peu au passage. Mais au moment où leurs lèvres allaient se toucher, le téléphone de Sam se mit à sonner. Étant données les circonstances, il aurait dû l’ignorer, mais cette sonnerie lui glaça les sangs et le fit reculer, repoussant presque Amandine.

Des bras invisibles vinrent l’enlacer, réconfortants, comme s’il était nécessaire de le consoler. Cette sensation finit de le persuader que quelque chose de grave était arrivé. Il fallait à tout prix qu’il prenne connaissance de ce message dont il soupçonnait la teneur sans vouloir l’admettre. Une douleur sourde se propageait à partir de son plexus dans tout son corps.

« Mon frérot… papa est mort ».

Sam eut du mal à contenir son émotion. Pendant quelques minutes, il avait oublié tout ce que sa vie avait de sombre, et tout à coup, il y replongeait la tête la première. Il s’excusa auprès d’Amandine de devoir abréger leur rendez-vous en lui faisant part de la nouvelle qui le bouleversait. Il était évident qu’il devait partir immédiatement. Elle savait aussi qu’ils ne se reverraient plus, que pour Sam cette occasion manquée serait associée désormais au souvenir de la mort de son père.

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